Mélonio Séance 6

Publié le par 1A 08/09 notes

Séance 6 : La place de la caricature dans l’Europe du XIXe siècle


I _ Introduction  

La caricature est un moyen de communication politique, qui est donc lié à la construction de l’espace public. C’est également un moyen d’intervention qui est adapté à la société de la liberté des modernes telles que nous l’avons vue avec Benjamin Constant.

Ces sociétés s’atomisent, les individus sont isolés, et de surcroît, beaucoup d’entre eux ne votent pas. Pour une population qui sait assez rarement lire, la caricature est essentielle.

La caricature participe de la désacralisation des politiques.  

Les images allégoriques ( Marianne, Germania ), jouent un rôle considérable dans la fabrication de l’univers politique. C’est à cette époque qu’apparaît le travail de l’image, qui finit par l’emporter sur le domaine idéologique.  



II _ L’origine de la caricature 

Le mot « caricature » apparaît tardivement, au XVIIIe siècle. Il vient de l’Italien caricare, charger. Il a donc le sens de ce qui grossit, déforme les traits. C’est une pratique bien antérieure au XVIIIe siècle, pensons au grotesque chez les Grecs, à la peinture de Jérôme Bosch.

Le mal et le laid sont liés, aussi bien que le beau et le bien. C’est pourquoi l’imagerie va être utilisée pendant les guerres de religion, facilitée par l’imprimerie.

Avant la caricature politique, on connaît une autre forme de caricature. Bernini, Le Bernin, va caricaturer les gentilshommes français, le Pape…

C’est au cours du XVIIIe qu’elle devient un outil politique, en Angleterre et en France.

Le plus célèbre caricaturiste anglais est William Hogarth.  

À cette époque, les caricatures ne sont pas un art populaire. Il y a des éléments de culture populaire, mais les enjeux artistiques et financiers sont considérables.

Au moment de la Révolution Française, on va voir apparaître une nouvelle forme d’expression politique.

La caricature se diffuse dès l’ouverture de l’Assemblée Nationale, la première représente un Français incapable de marcher tout seul, gros, inerte, esclave, joufflu, extérieur à la rationalité, il porte un bonnet avec des grelots, l’attribut des fous. Il est entouré d’animaux, un singe ( animal méchant, rusé mais pour faire mal ), des rats ( l’image du fisc, on parle des « rats du fisc », qui font payer des taxes sur l’alcool ). Sur les côtés, des inscriptions qui rappellent les professions de tous ceux qui aident le Roi à opprimer les Français. On donne à voir la servitude du Français d’autrefois.  

La caricature sert à désacraliser le Roi. Les portraits officiels des Rois sont faits pour être placés dans le Palais et reproduits, pour montrer à la population la grandeur du pouvoir royal. Dans le tableau du Roi, on trouve le manteau à fleur de Lys, le sceptre, pas d’historicité, la monarchie apparaît dans sa pérennité. Les poses royales sont théâtrales. Les visages sont peu importants : ce qui compte, ce n’est pas le corps de chair, mais les attributs du Roi. Dans les caricatures qui suivent sa fuite à Varenne, il y a une animalisation du corps du Roi, représenté en cochon, par opposition au citoyen, sous forme humaine, qui ramène le souverain à coups de bâton. Dans d’autres caricatures, c’est toute la famille royale qui est animalisée : la famille des cochons présente Marie-Antoinette, le Dauphin, Mme Elisabeth, Monsieur, etc.

On voit une rupture, qui rendra possible le soulèvement. La détestation de la reine, et des femmes en politique, est omniprésente en caricature. Marie-Antoinette est représentée en hyène, en autruche, en truie, mais aussi dans des relations avec Lafayette ( on voit Lafayette entre les jambes de la reine, où est écrit « Res publica » ), elle est décrite comme une femme publique.

Ce discours est dans l’héritage de Rousseau : la République, c’est la vertu, et cela suppose que les femmes ne soient pas dans la sphère publique. L’influence de la reine sur le roi est considérée comme une forme de corruption.  

Dès la fin du XVIIIe siècle, le pouvoir est très opposé aux caricatures. La constitution déclare la liberté de la presse, mais les caricatures vont en réalité être surveillées de très près à partir de 1792. Elles sont d’autant plus risquées qu’elle sont peu coûteuses.  



III _ La démocratie des images 

La deuxième grande période est la monarchie de Juillet, d’abord pour des raison techniques. L’ensemble des images que l’on diffuse est des estampes.

La gravure, l’eau forte, sont les premiers moyens utilisés. À partir des années 1820, c’est la lithographie qui va se développer.

C’est grâce à ce procédé nouveau que va se développer la presse illustrée dans les années 1830. Le charivari est publiée de 1832 à 1882.  

Si un directeur de publication veut reprendre le visage du Roi directement, il sera mis en prison immédiatement. Daumier dessine donc une poire, sur laquelle il rajoute les traits du Roi. Ici, on est dans la transgression de l’interdiction de représentation de corps du Roi. Cette caricature rappelle le tableau du Titien, Allégorie du temps gouverné par la prudence, dans lequel il représente un jeune homme, un homme d’âge mûr, et un homme âgé. Ici, il y a réutilisation de ces trois visages, et donc de l’évolution du régime de Louis Philippe. D’un côté, le visage souriant rappelle le passé, le début du régime. Le présent est de face, c’est le visage renfrogné d’un régime qui se droitise dès 1934. Ce que l’on imagine de l’avenir est représenté par un vieillard à l’air sinistre.

Cette caricature mobilise une culture classique, et projette le sentiment d’une dégradation du régime, à partir des espérances initiales.  

La caricature va se développer par la suite.

Sous la monarchie de Juillet, la caricature permet l’accès à la politique de ceux qui ne peuvent pas voter, en 1848, elle soutient le suffrage universel, notamment en permettant au peuple de connaître ses députés.

Les caricatures grossissent les têtes, pour grossir les traits, faire ressortir la psychologie du personnage. Balzac fait une sorte de physiognomonie, en décrivant la psychologie des personnages par leur physique.

Daumier dessine Tocqueville, mais aussi les députés socialistes. Victor Considerant, fouriériste, est caricaturé, animalisé, représenté en lion, avec une chevelure et une moustache fournies : la pilosité est une marque de la gauche et des utopistes. On parlait à l’époque de « la gauche barbue ». Le personnage, représenté dans un phalanstère, a un œil au bout de la queue, ce qui montre comment les socialistes veulent tout surveiller, tout réglementer.  



IV _ Évolution postérieure de la caricature 

Observer la réglementation de la caricature est un bon observatoire du libéralisme d’un régime. La caricature explose en 1789, se développe sous la monarchie de juillet, se libéralise en 1848, mais le Second Empire n’aime pas les caricatures.

Une loi du 17 février 1752 exige l’autorisation du caricaturé avant la publication de la caricature.

Elles viennent donc dès lors de l’extérieur du territoire, notamment de Bruxelles.

Il faut attendre la IIIe République pour qu’elle puisse redevenir un outil politique, et elle va progressivement reprendra sa place, mais avec des réglementations.

André Gill, en 1874, représente la censure, Mme Anastasie, représentée avec des ciseaux, parce qu’elle coupe dans les journaux ( le papa Anastase aurait inauguré la censure religieuse ). La censure prend figure humaine, elle a une chouette, c’est celle qui arrive dans l’obscurité.  

Ce qui est caractéristique dans la culture de la fin du XIX est que c’est pas le biais de la caricature que vont prendre forme les grands conflits, comme l’Affaire Dreyfus, au fur et à mesure que les débats politiques deviennent un enjeu de masse.  

L’un des grands journaux de caricatures est L’Assiette au beurre, un journal anarchiste et socialiste, anticolonial et anticlérical. On y trouve une image de 1905, dans le contexte de la séparation de l’Église et de l’État. On y voit le dôme de Saint Pierre, qui ressemble à un casque militaire, et est de couleur vert-de-gris. Derrière ce dôme, un personnage caché, anonyme, dont les mains étranglent un homme du peuple, pour lui faire dégorger son argent.


 

V _ Conclusions  

La caricature est un instrument d’émancipation, mais aussi de propagande, notamment dans les périodes de grands conflits, de guerre. Les images peuvent remplacer la réflexion, comme on le voit dans des caricatures allemandes.

Dans le contexte de 14-18, les Français montrent le rapprochement dans la guerre des peuples colonisés. La propagande allemande insiste sur la présence des « tirailleurs sénégalais » dans l’armée française. Les colonisés sont représentés comme des sauvages chez les Allemands. On n’a gardé dans l’uniforme que le rouge, la couleur la plus violente, celle liée à l’image du sang. À l’arrière, on soit se précipiter à l’attaque une horde de soldats noirs, qui symbolisent la barbarie de l’armée française.

Ce n’est plus une société de débat, mais de propagande. 

Ce qui est frappant, c’est à quel point cette vieille tradition est encore présente dans notre univers politique dans ses traditions graphiques. Les Échos montrent toujours des personnages caricaturés avec des grosses têtes.

Le Bébête Show est une reprise de l’animalisation de la politique. On modernise cette vieille tradition des fabliaux. Les guignols de l’info montrent François Mitterrand, en jouant sur le portrait officiel de Louis XVI.  
 

Cette désacralisation du politique est manifeste dès la fin du XVIIIe siècle, et c’est un univers qui nous est familier. D’où la question de la caricature de personnages extérieurs à la culture propre au pays, comme pour les caricatures de Mahomet.

Dans la tradition occidentale, ces caricatures font partie du fonctionnement ancien du débat politique. Mais d’autres civilisations y sont étrangères. On ne caricature pas l’Empereur du Japon, ou le Roi au Maroc.

Il y a une diffusion très large d’une tradition occidentale, communiquée dans des pays où les codes de lecture ne sont pas les mêmes. En ce sens, on peut dire qu’il y a une dimension sataniste de la caricature ( Plantu, « Je ne dois pas dessiner Mahomet » ).

Ce qui se joue dans la caricature, c’est la façon dont le pouvoir est ramené dans le domaine des hommes.  
 

Publié dans Semestre 1

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