Melonio 6

Publié le par 1A 08/09 notes

Séance 6

07/04/09

 

Identités nationales et questions scolaires

 

 

Introduction

 

Partir d’un livre remarquable de Bénedict Anderson, un essai mis dans la bibliographie, écrit par un spécialiste de l’Asie du Sud-Est, de façon comparatiste. Il cite Bossuet La politique tirée de l’Ecriture sainte : « La société humaine demande que l’on aime la terre qu’on habite ensemble ou la regarde comme une mère ou nourrice commune ; les hommes en effet se sentent liés par qqch de fort lorsqu’ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivants les recevra en son sein qd ils seront morts ». Sensibilité sur la terre et les morts. Cette conception de la nation est révolue à l’ère de la modernité et de la mondialisation. Quand on a parlé des racines rurales, ce n’est plus la façon de penser : c’est plus l’arrachement, l’exil qui va nourrir les nationalismes. Thèse d’Anderson : nation est un artefact, qqch de fabriqué. Paradoxe : nation nous paraît ancienne mais elle est objectivement moderne, et en mm tps difficilement pensable aujourd’hui, difficile à définir. D’où importance de l’école dans la fabrication du sentiment national.

 

 

I)                   Cadre général – Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation  11 mars 1882 (1823-1892)

 

Texte prononcé à la Sorbonne.

 

à Ernest Renan (statue de Tréguier 1903)

 

Quelle peut-être sa légitimité pour définir la nation ?

Voilà sa statue : « ce n’est pas un personnage drolatique. »

Bel exemple de méritocratie et de promotion, par Eglise puis par école. Parcours remarquable : savant issu du peuple. Père est un pêcheur en Islande et se noie en 1828, mère épicière l’élève, il est placé au séminaire. Eduqué dans la philologie, apprend l’hébreu, voit que les textes bibliques sont contradictoires, quitte le séminaire, passe l’agrégation de philosophie. Trajet symptomatique de la IIIe République.

Spécialité : un orientaliste et philologue, spécialiste des langues sémitiques et du début du christianisme, et publie en 1863 La vie de Jésus, où il traite de Jésus « homme admirable ». Là, connaissance de la langue sémitique est moyen de réfléchir sur les identités nationales. La connaissance des langues est primordiale pour comprendre les nationalités.

Symptomatique de la République des professeurs : il publie La Réforme intellectuelle et morale pour renforcer l’enseignement après défaite de 1870. Idée de refonder un enseignement et avoir République gouvernée par un élitisme républicain. C’est un maître à penser, avec Taine, de Boutmy.

Renan figure de proue de la lutte anticléricale. Statue est inaugurée en 1903 et voulue par des anticléricaux face à l’Eglise. Mise en pays breton donc polémiques. Bataille à son inauguration, fait l’objet d’un discours d’Emile Combes qui défend l’idée laïque.

Renan est un savant au cœur des combats politiques.

 

Contexte : années de naissance du nationalisme français

28 janvier 1871 : armistice

10 mai 1871 : traité de paix à Francfort donc abandon Alsace et Lorraine.

100 000 optants pour la France parmi ces Alsaciens et Lorrains.

L’obsession de la revanche, à cause de cet exil et de ce déracinement : Alphonse Daudet, Erckmann-Chatrian, Hansi, un débat savant avec Mommsen et Renan.

 

à Hansi, le mesti, 1913

 

Mesti est une fête villageoise : drapeau de l’Alsace, inscriptions en Français, et un soldat allemand au milieu, moqué par les enfants.

 

Texte de Renan, genre du texte : l’occasion de ce discours est un débat savant, querelle avec les historiens allemands, querelle Renan / Mommsen. Fait conférence à la Sorbonne. Mommsen avait écrit au peuple italien une lettre ouverte en 1870 dans laquelle il affirmait appartenance des Alsaciens au monde germanique car leur dialecte est alémanique. Langue est-elle suffisante pour justifier appartenance à une nation ?

Renan dit procéder à une « vivisection », analyse une « idée claire en apparence ». Intervient comme spécialiste de la langue.

 

Texte en 3 parties.

 

1/ La distinction entre empires et nations

 

Empires sont entités composites : exemples de l’empire ottoman et l’empire austro-hongrois.

Pour lui nation est fusion de pops hétérogènes à l’origine. Par ex : l’invasion germanique qui donne ensuite des métissages. De même l’invasion normande.

Oubli et erreur historique sont facteurs essentiels de création de la nation. Il sait que l’arg des invasions germaniques est polémique mais il va plus loin. P 115 : « tout citoyen doit avoir oublié la St Barthélemy et les massacres du Midi ». Il semble ne pas distinguer les bourreaux des victimes : St Bart reste enjeu ouvert, massacres du Midi nourrissent une identité nationale dans le Sud. Mais pour lui il faut oublier, par une immense industrie pédagogique qui fasse penser ces conflits comme secondaires, comme fratricides et non pas comme des divisions bourreaux / victimes.

Pb récemment si on veut faire des manuels d’histoire européenne.

Réflexion sur le bon usage imaginaire de l’histoire, c’est déjà ce que Michelet avait tenté de faire.

 

2/ D’où vient l’unité nationale ?

 

Démolit les idées reçues de son temps, comme quoi la nation serait basée sur :

 

Dynastie. C’est pour ça qu’on peut avoir des dynasties étrangères. Montre qu’au cours du XIXe siècle les dynasties sont amenées à se nationaliser, ne suffisent plus à fonder l’unité nationale.

La race : brachycéphales et dolichocéphales. Les nations européennes modernes sont métissées, pas d’homogénéité. Refus de l’idée de fonder communautés sur des groupes zoologiques : entre ceux qui ont le crâne en largeur et ceux qui l’ont en longueur. Renan est philologue qd il montre qu’il n’y a pas de superposition entre races zoologiques et aires culturelles. La répartition des langues n’est pas liée à d’hypothétiques races biologiques. Important car en 1882, la racialisation s’étend dans univers intellectuel, dans colonies etc.

La langue. Là, question de l’Alsace posée directement. Nations comme Suisse ou France sont plurilinguistes. L’émergence des Etats-Nations se fait en valorisant les langues vernaculaires, proclamation de l’égalité entre les langues nourrit les revendications nationales (grammaires roumaines, serbo-croates, ukrainiennes, finnoises…). Autriche Hongrie a ts ses documents en latin au XVIIIe puis passe à l’Allemand et les Hongrois revendiquent le magyar.

La religion. Renvoyée à l’espace privé dans le monde moderne.

La communauté d’intérêts économiques. La récuse aussi : un Zollverein n’est pas une patrie car une patrie c’est de l’affectif, comme le Vaterland ou Heimat. D’où importance des hymnes nationaux. Ce qui est en jeu dans une communauté n’est pas de l’économique mais de l’affectif.

La géographie. Idée de frontières naturelles : une nation n’est pas ça.

 

 

3/ Une nation est une âme

 

Définition positive d’une nation.

Un héritage de gloire et de regrets à partager. Construction d’une histoire longue et à partager. Sensible à dimension patrimoniale de la nation. Siècle où on invente musées, patrimoines historiques etc.

Un plébiscite de tous les jours. Elle est fondée sur des promesses partagées et sur l’adhésion à un projet.

 

Voilà pourquoi école est centrale : nation est une construction culturelle.

 

II)                L’école creuset de la nation

 

A)    Alphonse Daudet : La dernière classe (1873)

 

Sous titre : récit d’un petit Alsacien. Est dans les Contes du Lundi.

1873 : après cession de l’Als-Lorraine. Récit fait par le regard d’un petit Alsacien d’où pathétique du texte : il est du côté des victimes. Pathétique est renforcé par le suspense : il arrive dans une école sans savoir la cession, tout le monde est bien habillé : choc affectif. On assiste à 3 exercices scolaires à portée symbolique : le dernier cours de français avec la règle des participes. Règle difficile, pourquoi l’enseigner comme moment de communion? Parce que la grammaire est un exercice national. Le Bescherelle est sorti en 1834, Grammaire nationale. Obsession nationale sur la règle des participes. L’orthographe est figée sous IIIe République, dimension symbolique comme ciment national (d’où difficulté de la simplifier aujourd’hui). Et s’ancre dans le fait que le français est la langue la plus claire : Rivarol écrit Discours sur l’universalité de la langue française, éloge du français par rapport aux autres langues comme allemand tordu, italien fleur bleue et anglais dont on ne peut dire que du mal.

Puis l’écriture ronde, écriture comme maîtrise de soi. Puis la lecture, apprentissage syllabique, lieu de mémoire.

Cette dernière classe est un condensé d’un imaginaire national qui passe par l’école.

 

 

B)    Le tour de France par deux enfants

 

Ouvrage pédagogique. Sous-titre : devoir et patrie.

8,6 millions d’exemplaires vendus, publié en 1867 par Giordano Bruno, pseudonyme car c’est nom d’un philosophe brûlé par Inquisition au XVIe siècle. Auteur est Mme Fouillé, prend ce nom car c’est prendre le nom d’une victime de l’obscurantisme, montre qu’on est pour la défense des Lumières.

Objectif : pas seulement apprendre à lire. Mais aussi nourrir tous les enseignements : histoire, géographie, sciences, par un discours édifiant. Apprentissage du citoyen, qui s’inscrit dans une optique de fabrication de la communauté nationale après perte de l’Als-Lorraine.

André et Julien habitent la Lorraine et sont orphelins et font tour de France pour retrouver leur oncle.

La version de 1877 est assez œcuménique, mais l’édition scolaire de 1906 en pleine guerre contre l’église est expurgée : nom de Dieu gommé partout, plus aucun monument religieux dans le livre.

Leçon sur Epinal. Toute leçon commence par une phrase de morale « une leçon qui vous instruit ». Apologie du travail de l’artisan : leçon de choses qui est centrale car donne le sens de la pratique et de l’observation et détruit les préjugés. Puis éloge de la lecture « les bibliothèques scolaires sont les bienfaits de votre patrie » : au cœur d’un projet pédagogique. P 127 : on apprend à lire en faisant les liaisons, en respectant la ponctuation, apprentissage de l’orthographe aussi et de la dictée.

Réflexion sur le rôle de l’école pour fabriquer une communauté affective. Gratuité la favorise.

 

 

III)             La crise de l’identité : la querelle scolaire

 

La France fin XIXe est divisée scolairement. L’école de la république scolarise seulement la moitié des enfants : la réalité est la bipartition.

Image de 1879 : enfant essaye d’échapper à l’Eglise qui est dans l’égout. L’école est entourée d’un rayon de lumière.

Fabrication pédagogique de la République éveille nostalgie de nos jours. Lecture d’une circulaire pédagogique : instruction civique et morale.

 

Nous sommes sortis des grands récits nationaux qui ont caractérisé le XIXe siècle. Le roman national faisait la solidité de cette école fin XIXe siècle, gaullisme et communisme étant formes contemporaines de ces grands récits nationaux.

Depuis fin des années 80, avec élargissement Europe et universalité des droits de l’homme, crise de l’identité nationale : mémoires sectorielles en résurgence, altération de la perception des frontières du territoire (qu’étaient la monnaie nationale, le service militaire etc). 

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