[M1] L'héritage des Lumières

Publié le par 1A 08/09 notes

 

Françoise Mélonio


Analyse de textes

« Lumières et opinion publique »




Séance 1


 


I-Qu'est-ce que l'opinion publique?

A)Le symbolisme des Lumières

« La reine de la nuit » dans la flûte enchantée de Mozart. Pourquoi cet air est directement lié aux Lumières? Cet air d'opéra est représenté 30 septembre 1791, année de la mort de Mozart. Au début de cet opéra, le rideau s'ouvre et l'on voit un prince égaré dans un pays inconnu. Il est attaqué par un serpent, s'évanouit, on pense qu'il va mourir et il est sauvé par ce moment là par trois fées. Ces fées lui montrent le portrait d'une princesse, la fille de la reine de la nuit Pamina. Inévitablement, il tombe amoureux d'elle. La reine de la nuit veut faire délivrer sa fille Pamina de Sanastro, un prince éclairé et elle va donc demandé à Tamino de tuer Sarastro (sous la forme d'un soleil et d'un homme de la sagesse et de la lumière). Au cours de l'histoire le prince va suivre des épreuves d'initiation à caractère maconique (Mozart était franc-maçon). Il s'initie à la sagesse, c'est l'épreuve nécessaire pour que Sanastro le laisse emporter Pamina.

Sarastro le prêtre est le symbole du bien, de l'esprit, symbolisé par le soleil, la lumière, lié aux francs-maçons, essentiel dans les Lumières du 17e siècle. La reine de la nuit est symbole du mal, symbolisée par la lune, les ténèbres, c'est la révolte de la femme contre la suprématie de l'homme. L'air de la reine de la nuit est sur un livret qui explique qu'une colère terrible consume le cœur de la reine et qu'elle veut assassiner Sarastro.

C'est la victoire du prince solaire face à la reine de la nuit, cette passion déchainée. On comprend ainsi ce qu'est un homme éclairé. Cette expression n'est usuelle que depuis le 18e siècle, avec les « despote éclairé ». Un homme éclairé est éclairé par les lumières de la raison.

B)Le Frontispice de l'Encyclopédie

Un frontispice est l'image en tête des livres. En haut, la vérité éclairée par le soleil. Au bas de l'image, toutes les sciences. Le symbolisme des Lumières, c'est cet âge au 18e siècle dans lequel on se réfère à la raison comme ce qui éclaire toute chose. C'est un symbolisme au sens propre, on joue avec le sens « d'éclairer ».

C)Nouveauté d'un concept au 18e siècle

Comment penser que la raison est ce qui va penser de l'opinion partagée? « L'opinion publique » est un concept qui apparaît comme une véritable nouveauté au cours du 18e siècle. En 1765, l'encyclopédie de Diderot dit sur l'opinion « l'opinion n'est qu'une lumière faible et imparfaite ». L'article oppose la science, « une lumière pleine et entière qui découvre les choses clairement », à l'opinion. A ce moment là, l'opinion n'a aucun aspect positif.

Dans le dictionnaire de l'académie française de 1798, on dit « l'opinion publique, .l'opinion générale, est simplement l'opinion pour signifier ce que le public pense sur quelque chose. Il faut respecter l'opinion publique». L'idée d'une légitimité de l'opinion publique apparaît.

Comment a pu apparaître un concept nouveau qui est notre quotidien aujourd’hui?

D)Naissance de l'opinion malgré l'absolutisme (à partir de 1750)

Dans le gouvernement de Louis 14 ou de Louis 15, le gouvernement c'est « le secret du roi ». Il n'est pas question de rendre public les remontrances du parlement au roi. Autrement dit, la politique de la monarchie absolue n'est pas une politique publique, on ne fait pas appel au sujet. En 1764, une déclaration royale du 28 mai interdit tout écrit concernant la réforme des finances et de l'administration du royaume. Pas d'opinion publique donc dans le système de la monarchie absolue.

A partir de 1750, contre le fonctionnement habituel de la monarchie absolue se développe une contestation. On va distribuer des brochures, des pamphlets. Sans doute à cause de l'essor du commerce, des progrès de l'instruction, du début d'une presse même sommaire. C'est l'apparition d'une autorité nouvelle, l'opinion, dans le discours politique du 18e siècle. A partir de la moitié du siècle on va pouvoir faire appel contre le pouvoir royal à une entité abstraite difficile à cerner qu'on va appeler l'opinion publique. Du coup, le roi et ses opposants vont tout deux faire appel à cette chose non incarnée, l'opinion publique.

C'est un basculement vers d'une part les Lumières comme raison et d'autre part vers l'émergence d'une autorité nouvelle, l'opinion publique.


II-Voltaire l'affaire Calas (1761-1765): étude d'un texte

A)Qu'est-ce qu'une « affaire »?

L'idée même « d'affaire » prend véritablement sa forme de modèle avec l'affaire Calas. Aujourd’hui, une affaire part d'une querelle particulière ou d'une controverse technique. On part de point particulier à partir desquels on dénonce une injustice devant le tribunal de l'opinion publique. Une affaire est caractérisée par ce passage du particulier au général de l'opinion. On mobilise tous les relais d'opinion, la presse en particulier. Une affaire est un moment ou la société se retourne sur ses propres valeurs, se mobilise pour défendre une cause face à une injustice. C'est précisément ce que va faire Voltaire, qui écrit « il faut soulever l'Europe entière ». Il va y avoir un modèle d'appel à une opinion pas seulement française mais aussi européenne en faveur d'un innocent particulier.

B)Contexte historique: la situation des protestants de France

Pour résumé à très grands traits l'affrontement entre catholiques et protestants. 24 aout 1572, massacre de l'entourage protestant de la monarchie, massacre de la St Barthélémy sous Catherine de Médicis; 1598. Édit de Nantes pris par Henri 4, protestant devenu roi qui veut mettre fin aux guerres de religions, va lancer un programme de tolérance. L'édit de Nantes donne aux protestants la possibilité d'exercer librement leur culte sauf à Paris et dans les camps militaires. Il les déclare admissible à toutes les charges et dignités publiques. 1685, révocation de l'édit de Nantes par Louis 14, qui pense que les protestants sont une minorité négligeable, erreur fatale, et considère aussi que le fait d'avoir deux religions nuit à l'unité de l'État. Pour provoquer des conversions, on a recours a des moyens brutaux, des dragonnades (les dragons sont des soldats du roi qui se font loger sans être invités chez les protestants), ainsi que la démolition de tous les temples et l'interdiction aux protestants de se rassembler pour leur culte, même dans des maisons particulières, ainsi que les galères pour les pasteurs.

C)Chronologie de l'affaire Calas

Un protestant va-t-il est condamné pour un crime qu'il n'a pas commis? On est précisément dans un régime d'oppression des minorités, d'où l'effort qu'aura Voltaire pour lutter contre ce qui lui apparaît comme une oppression religieuse doublée d'une oppression de la justice, « écrasons l'infâme » (l'infâme est la superstition catholique et notamment l'Église).

Le 13 octobre 1761, on découvre un jeune homme, Marc-Antoine Calas pendu dans le logement de ses parents à Toulouse, dont les parents sont protestants. 9 mars 1762, le tribunal de Toulouse condamne Jean Calas a être roué, et est exécuté le 10 mars. Le 20 mars 1762, Voltaire apprend l'affaire, hésite d'abord. Puis très vite il apprend les conditions de la condamnation, toute une campagne des catholiques pour la condamnation. En 1763, il publie le texte Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Callas. Il remue ses nombreuses relations politiques, distribue partout son traité, fait appel au roi: le 9 mars 1765 le conseil du roi réhabilite Calas à titre posthume. On part donc d'une affaire privée, la condamnation de Calas, on part par toute une série d'instance: les pamphlets, c'est-à-dire la presse, le roi, c'est-à-dire le politique, la lutte judiciaire, et on renverse à la fin la condamnation. Ceux qui apparaissent coupables, au terme de processus, sont ceux qui ont accusé Calas, et non Calas lui-même, par un appel à l'opinion public. C'est le modle même de « l'affaire ».

D)Le « cri public » et le discours

Il s'agit ici d'étudier comment s'y prend Voltaire. Il fait tout d'abord glisser de l'histoire familiale à la grande histoire, autrement dit appeler au « cri public ». Ce qui caractérise sa stratégie c'est de passer du secret à la publicité, une affaire c'est d'abord ça. Ce n'était pas facile. En effet quand vous étiez accusé en criminel au 18e siècle, les règles avaient été fixée en 1670 par ordonnance, vous n'aviez pas le droit à la défense (pas de contact avec un avocat), vous ne voyez pas les pièces de votre accusation (vous ne savez pas exactement de quoi vous êtes accusé), vous devez répondre sous serment à des interrogatoire qui sont notés par écrit, comme les témoignages, par le même juge et les témoignages se font en dehors de votre présence. La difficulté est donc que c'est secret et que pour soulevez l'indignation, comme il vous manque les pièces qui vous accusent et les témoignages, c'est extrêmement difficile. Il y a en même temps un usage qui va se répandre au 18e siècle. Quand vous êtes un accusé riche ou puissant, à ce moment là vous pouvez mobiliser un avocat ou un savant qui peut exposer ce qu'il sait des faits dans un mémoire ou des un pamphlet. Ce répand l'habitude de publier des pamphlets pour vous défendre. Ils jouent alors du pathétique, de l'indignation pour essayer d'agir sur les parlements. Ce que va faire Voltaire donc, sans avoir accès aux pièces du procès dans un premier temps, c'est faire appel au « cri public » en lançant par l'impression dans l'Europe entière des pamphlets.

E)L'appel à la publicité

Il va faire appel à ce que l'on appelle la publicité, partir de la fin du 18e et du début de la 19e. La publicité c'est alors le fait de rendre public des idées, des valeurs. Le reste est ce que l'on appelle la réclame, qui n'est pas bien coté. L'idée de rendre public ne passe plus aujourd’hui essentiellement par le mot « publicité ». Ici Voltaire s'adresse à l'Europe, on passe d'une affaire familiale par l'Europe. Il fait aussi appel à la raison, c'est-à-dire à notre sens commun de la justice et de l'injustice. La force de Voltaire c'est qu'il est un des premiers à faire de l'indignation un outil politique. Il s'agit de dénoncer la mort injuste d'un homme ordinaire, semblable à nous tous, en recourant à une norme qui est celle de la justice. Toute l'argumentation de Voltaire consiste à ridiculiser les catholiques. Il montre comment une dévote complètement sourde croit avoir entendu sonner des cloches qui symboliserait le jugement de Dieu, ou d'un prêtre qui aurait arracher les dents du fils Calas pour en faire des reliques, l'idée étant que le fils Calas aurait voulu se convertir au catholicisme et c'est pour ça que sont père protestant aurait été l'assassiner. Face à cela, Voltaire va montrer que la famille du père Calas est une famille bien réglée. Autrement dit, il fait de la famille Calas une famille vivant conformément au principe du respect des individus et de l'ordre social et il fait des adversaires de Calas des gens injustes avec des comportements indignes. La critique de l'injustice et l'indignation suppose qu'il y ait un sens commun de la justice et de l'injustice. Il est vrai que selon les sociétés et les moments le sentiment de la justice et de l'injustice peut varier. Mais l'argumentation même de Voltaire est de fabriquer une unanimité sur ce que doit être le sens de la justice. Une affaire est donc le recours à l'indignation pour fabriquer une unité sociale. L'appel à la raison est à la fois moral et politique. Moral car la justice est un mal. Politique car on fait appel au souverain pour rétablir la justice.

F) L'art du récit et l'appel au « lecteur sensible »: « la politique de la pitié » (H. Arendt)

L'appel à la raison ne suffit pas à mobiliser l'opinion publique. Il faut faire comprendre à chacun des lecteurs qu'il est concerné par l'injustice dont est victime un individu ordinaire. Voltaire va recourir à toutes les ressources pathétique de la littérature du 18e siècle (drames larmoyants, romans larmoyants). Voltaire va jouer de ce goût des larmes et construire un récit pathétique. Il donne même des « petits coups de pouces » pour que le récit soit encore plus pathétique. Le père est présenté comme un vieillard patriarche respectable, on lui donne 68 ans (âge prémortel à l'époque) alors qu'il en avait 62. C'est ainsi non seulement en faire un individu respectable, mais aussi surtout montrer qu'il n'a pas pu assassiner son grand fils. On parle aussi de la servante, une catholique, et on dit qu'il l'a employé par esprit de tolérance. Voltaire accentue donc le pathétique de la scène. Ce qu'on appel un philosophe des Lumières ce n'est donc pas quelqu'un qui joue la raison complètement contre le sentiment. On prétend parfois qu'il y a des Lumières rationnelle et des Lumières sentimentales, mais ce sont les mêmes. Voltaire joue à la fois du pathétique et de la raison. Il y a aussi une remarque plus générale valable pour nous aujourd’hui. La politique de la pitié est un ressort essentiel de l'opinion public depuis ces affaires du 18e siècle. On a donc dans la forme affaire un appel à la raison, une politique de la pitié, et la mobilisation de toute une opinion publique. C'est à partir de cette affaire que Voltaire va plaider pour la tolérance universelle.

G)La Raison commande la tolérance

Il faut être tolérant, tout d'abord parce que la raison de l'homme est faillible, l'homme est petit et peut se tromper. Mais aussi car une religion ne garantit pas la moralité (beaucoup de sages païens, Socrate par exemple, ainsi que des criminelles chrétiens dont la liste est fort longue). La tolérance s'impose donc du fait de ce divorce morale/religieux. De plus les sociétés modernes sont des sociétés cosmopolite. La tolérance est nécessaire pour vivre ensemble dans ces sociétés. Les Lumières, c'est la valorisation du cosmopolite. Le fait que coexistent des individus appartenant à des communautés politiques différentes, à des univers religieux différents, à des univers intellectuels différents.

H)Conclusion

L'idée de l'opinion publique, qui n'est pas une opinion liée à des assemblées politiques, est une opinion publique préreprésentative. C'est donc une forme de transition historique qui existe avant qu'il y ait des assemblées politiques. Il y a une opinion publique qui se rassemble sur des valeurs esthétiques, morales. La place du modèle Voltaire est éminente dans la construction de l'intellectuel français. Nous en avons des traces dans les rues de Paris. Voltaire est mis au Panthéon le 11 juillet 1791 en tant que défenseur de Calas. C'est parce que le corbillard passe sur le quai de la scène que ce quai s'appelle aujourd’hui le quai Voltaire. De plus la place Voltaire relie la place de la République à la place de la Nation.


III-Kant, qu'est-ce que les Lumières?

Il s'agit d'un texte de 1784. C'est un texte journalistique. Kant répond à une question posée par un journal. Kant essaie de définir ce qu'est c egrand mouvement européen des Lumières.

A)L'homme sorti de tutelle

Définition des Lumières: c'est la sortie de l'homme de l'homme de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est ce qui caractérise l'enfance. Kant nous dit que l'homme pas encore éclairé est semblable à un enfant. Les Lumières est donc la façon de faire accéder l'individu à la pensée autonome. Le texte de Kant dénonce tous les tuteurs qui maintiennent l'homme dans un état de tutelle. Ces tuteurs sont les directeurs de consciences sur le plan religieux, les médecins qui nous disent ce qu'il faut faire sans nous expliquer pourquoi, les officiers qui nous donnent des ordres sans les justifier, tout ceux qui oppriment l'homme comme des animaux. Le texte de Kant est un des premiers à dénoncer le despotisme titulaire, c'est-à-dire le despotisme de ceux qui prétendent faire votre bien sans votre collaboration et sans expliquer pourquoi. Ils dénoncent donc aussi les hommes qui se laissent dominer. Une définition donc des Lumières comme l'accès à l'autonomie de la raison.

B)La méthode

Kant revendique un usage public de la raison. On s'émancipe car on peut s'éclairer par le débat et le contact avec autrui. Il fait l'éloge des sociétés savantes et des universités, et aussi tous ces lieux où on réfléchi en commun de façon rationnelle. C'est la possibilité pour chacun de se risquer à la pensée autonome en faisant un usage public de l'argumentation.

C)Une philosophie de l'Histoire

Les Lumières sont un processus de progrès. C'est pour cette raison que pour Kant, chaque génération peut inventer pour elle-même et rejeter les décisions des générations qui précèdent.

D)Conclusion

Il faut retenir la notion centrale de publicité et d'espace public. Se forme une opinion publique, ce qui se forge à travers le débat, l'argumentation, la campagne de presse. L'opinion publique n'est pas une décision majoritaire, elle résulte de la discussion. C'est la seule véritable opinion publique légitime, venant du choc des arguments. C'est un lieu symbolique, qui se base sur la raison mais aussi sur les sentiments, comme l'indignation.


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